Article paru dans le Monde diplomatique :

SPORT ET IDENTITÉ NATIONALE

Le football, symbole des vertus allemandes

[...] On aurait tort de négliger [l’]impact [du football] sur l'identité collective des citoyens de la République fédérale, les Bundesbürger, tout comme il serait erroné de considérer le deutschemark comme une monnaie semblable aux autres. Le football allemand est devenu l'un des rares symboles fédérateurs - véritables générateurs d'identité nationale - qu'ait connus l'Allemagne depuis 1945.

[...] C'est cette image positive d'elle-même dont avait grand besoin la jeune République fédérale d'Allemagne (RFA), en 1954, lors de son premier grand exploit sportif et dont, à en juger par les réactions au succès de 1996, elle semble toujours autant ressentir le désir. Désenchantée des symboles nationaux depuis la fin du Reich, éprouvant un « déficit de reconnaissance nationale » que les « deux identités substitutives » - le Land et l'Europe - n'ont jamais vraiment été en mesure de remplacer, la RFA constitue encore, après la réunification, une société à la recherche un peu désespérée de symboles collectifs « vierges », non entachés par la période hitlérienne.

Avec le besoin de se sentir nation, alors que cette idée était proscrite au point que l'adjectif national était devenu politiquement incorrect, remplacé de manière quasi inflationniste par le composant fédéral, Bundes (comme dans Bundestag, Bundespost, Bundesbahn, etc.). Seule l'équipe nationale, la Nationalmannschaft, a toujours gardé son nom, et elle jouait pour Deutschland et non pas pour la seule RFA, avec le soutien avoué d'un grand nombre d'Allemands de l'Est, les citoyens de la République démocratique allemande (RDA). S'il est vrai que le stade de football est « un des rares espaces de débridement des émotions collectives où il est toléré de proclamer des valeurs dont l'expression est socialement proscrite dans le quotidien », on comprend facilement que ce sport ait offert aux Allemands une précieuse niche où il leur était permis d'affirmer leur identité nationale, d'éprouver un sentiment de fierté et d'appartenance sans risquer de s'exposer au soupçon d'un « renouveau du nationalisme » ou de l'éternelle « renaissance des vieux démons ».

Bon nombre de commentateurs voient dans la Coupe du monde 1954 la véritable « initiation de la jeune République fédérale », mettant fin à une sorte de « pénurie psychosociale des Allemands moyens de l'après-guerre qui aspiraient à la rédemption et à l'avenir, qui rêvaient d'être libérés de la culpabilité et du passé (1) ». « Nous marchons un peu plus droit », annonçait la Süddeutsche Zeitung, résumant l'impact de cette victoire sportive dans l'émancipation entamée depuis la création de la RFA en 1949. Les élections au second Bundestag, en 1953, avaient montré que la jeune démocratie était sur le chemin d'une réelle stabilité politique, sa souveraineté (dont la reconnaissance officielle de mai 1955 n'était que temporairement retardée par la question de la Communauté européenne de défense) semblait acquise et le quotidien dominé par les premiers effets du « miracle économique ».

La victoire en Coupe du monde devint la « métaphore sportive ». Et ce sont précisément ces qualités requises « partout, là où les gens travaillaient dur à la reconstruction (...) , que l'on pouvait retrouver dans chacun des joueurs champions du monde : honnêteté et modestie, courage et discipline ». S'il est vrai que « les équipes mettent en scène des identités collectives, dont les joueurs sont des figures emblématiques » et qui « parviennent à incarner (...) des représentations, des sentiments et des aspirations qui leur préexistaient», cela le fut particulièrement, à l'échelle nationale, pour la RFA, neuf ans après la fin de la guerre.

Vingt ans plus tard, la Coupe du monde de 1974 consacra la reconnaissance internationale de la RFA. Moins en raison de la victoire, saluée comme « normale » pour une équipe allemande évoluant sur son propre terrain, mais par le fait qu'après les Jeux olympiques de Munich de 1972, l'Allemagne ait été choisie également comme hôte du seul événement mondial plus médiatique que les Jeux olympiques.

Coïncidence historique : 1974 marque l'aboutissement quasi définitif de cette intégration dans la communauté internationale. L'admission au sein des Nations unies, en novembre 1973, avait été précédée par deux prix Nobel bien symboliques : celui de la paix en 1971 pour l'artisan de l'Ostpolitik, Willy Brandt, et celui de littérature en 1972 pour l'écrivain de la reconstruction et de la démocratie allemandes, Heinrich Böll. La RFA était devenue adulte, elle avait moins besoin d'affirmer son identité à travers l'équipe de football victorieuse, même si, « dans la rue, dans les entreprises, au sein des familles, il n'était plus question que de la WM, la Coupe du monde ». Bien avant déjà, certains responsables politiques et journalistes avaient régulièrement remarqué que, « pour les Allemands, la WM est bien plus importante que la WV, la réunification ».

En 1990, les Allemands ont finalement eu les deux. Mais les événements ont été fêtés de manière très différente. Bien que la célébration officielle de l'unification du 3 octobre ait donné lieu à une importante mobilisation à Berlin, de nombreux observateurs ont constaté une certaine retenue, un manque d'enthousiasme lors de cette première grande manifestation nationale. Alors que la victoire sportive du 8 juillet 1990 avait, elle, été fêtée par la foule dans la rue avec, pour la première fois, l'exhibition massive de drapeaux noir-rouge-or lors de défilés d'automobiles « à l'italienne » qui durèrent jusque tard dans la nuit. L'accueil réservé par les citoyens à la fête de la réunification trois mois plus tard et les six commémorations de cette fête nationale ont, depuis, non seulement confirmé la traditionnelle « méfiance devant l'Etat-nation », mais ont également marqué douloureusement la discordance entre la célébration d'un événement et les problèmes économiques et sociaux actuels attribués directement à ce même événement.

[...] Désorientée par la mort annoncée de son seul vrai symbole national, le deutschemark, irritée par le rôle ambigu qui lui est attribué en Europe ( « moteur indispensable » et « danger hégémonique »), l'Allemagne s'est tournée à nouveau vers un événement sportif pour retrouver les valeurs collectives à l'origine de son essor de l'après-guerre : « Si les Allemands ont gagné, c'est parce qu'ils ont su faire preuve de ces qualités qui ont fait la réussite de l'Allemagne. » Cette nouvelle victoire sportive, suivie par au moins 33 millions d'Allemands devant leur poste de télévision, a été saluée par le chancelier Helmut Kohl qui a évoqué les « anciennes vertus allemandes de combattants grâce auxquelles l'équipe allemande, en "allant au charbon", aurait accompli une belle "prestation de solidarité" pour finir, malgré toutes ses vicissitudes, par "s'imposer" ».

Faut-il déceler dans ces propos du chancelier un parallèle voulu entre une équipe engagée dans un tournoi de football et le rôle que lui-même se voit jouer dans la construction de l'Union européenne ? Le mot allemand désignant le champion d'Europe - Meister - signifie non seulement « champion », mais aussi « maître »...

ALBRECHT SONNTAG.

(1) Friedrich C. Delius, Der Sonntag an dem ich Weltmeister wurde, Reinbek, Rowohlt, 1994.


Die Ergebnisse der Mannschaft
in der Fußball-Weltmeisterschaft


 1954  Finale > Ungarn
 1958  Kleines Finale < Frankreich
 1962  1/4 Finale < Jugoslawien
 1966  Finale < England
 1970  Kleines Finale > Uruguay
 1974  Finale > Die Niederlande
 1978  2. Runde < Österreich
 1982  Finale < Italien
 1986  Finale < Argentinien
 1990  Finale > Argentinien
 1994  1/4 Finale < Bulgarien
 1998  1/4 Finale < Kroatien
 2002  Finale < Brasilien
 2006  ?